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Jamais je n’aurais cru qu’ils pourraient me poursuivre jusqu’ici, ces voix, ces cris, ces sons, ces horreurs, ces odeurs, cette lubricité sourde et quotidienne. Mais ils m’attendent derrière la porte fermée de la salle de bain. Ils m’attendent.


   

Maman m’avait avertie, la Petite Orléans est un quartier mal famé, trop aux frontières, trop à la corde, collé vivant aux terres sourdes du Petit Azur et du Flot Léger. Mais je n’ai pas écouté maman. J’ai descendu la rue Keller jusqu’au marché. C’était trop beau, trop vrai, trop idéal, dans une petite arrière coure, contre un mur, tout près d’une de ces petites arches du marché couvert dont il ne faut jamais au grand jamais s’approcher. J’étais étonnée. J’ai demandé au monsieur qui se tenait là ce qu’il comptait en faire, ou plutôt, oui mais bien sûr, s’il comptait vraiment les vendre. Il m’a sourit. Je lui ai rendu je crois son sourire, pourtant ma maman m’a appris qu’il ne faut jamais sourire aux inconnus. Mais ils étaient si jolis, oh si jolis, comme neufs ! C’était étonnant. Brillants comme un sous neuf, blancs comme le lait, biseautés comme un diamant, fleurant la crème, propres, empilés en petit tas. Sur le côté brillaient les frises, en vagues craquelées comme si je les avais tartinées de dentifrice ou de gel. De l’odeur au bout de mon nez, de mon doigt sur mes lèvres, du goût de chlore au soleil blanc brillant et mat de leur robe de sucre j’ai senti qu’ils étaient pour moi, pour ma salle de bain. Une merveille dans un éclat. Je les trouvais drôles avec leur signature, «  Faïence de Giens ». Où les avaient-ils trouvés ? Sous terre, dans le « métro » là où passent les trains, une occasion en or mademoiselle, en or.


Je les ai pris, choyés et rapportés chez moi dans ma petite cahute. J’ai trouvé un maçon pour enlever le vieux parement terne et poser ces joyaux, si lisses, si blancs, si propres, si bleus tout autour du miroir et si frais comme la mer et les embruns. Je les ai contemplés, longtemps, assise sur le bord de la baignoire, coque étanche et protectrice, m’isolant de la rue, des odeurs et de tous les horribles bruits sortis fauves de ces gens que je ne veux pas voir en face. Une bénédiction. Je me suis demandée si c’était ainsi, dans ce « métro », si calme, si paisible, merveilleusement lisse. J’aurais tant voulu qu’ils m’aiment.


La toute première nuit j’ai cru que j’avais laissé la fenêtre ouverte sur le dehors et les autres. J’entendais des pas, des sautillements, des voix qui chuchotent, le bruit du vent.  Je me suis levée et je me suis tu devant la fenêtre close. Non, rien, il n’y a rien ou presque. Les voix sont revenues frapper mes tympans le matin de bonne heure un chuchotement tenu, lointain très lointain comme tout au bout d’un long tunnel. Puis elles se sont tues, encore et encore.


Je me suis mise à attendre chaque jour, à heure régulière, le matin à l’aube, le soir à l’heure du repas, ces conversations floues qui ne parvenaient pas encore à m’effrayer. Je m’en accommodais comme le bruit d’un train qui passe, tout près, dans le voisinage et je n’y comprenais rien.


C’est la tâche. C’est par la tâche que tout est arrivé bien sûr. J’ai eu beau frotter, frotter, elle n’a jamais voulu partir. La tâche. C’était comme une révélation. La tâche m’a tout dit ; elle me l’a avoué. Ils vont venir !


Ils sont venus accompagnés de coulées calcaires et jaunâtres, une lèpre infernale rongeant mes beaux morceaux d’azur. Ils sont venus entourés de leurs hordes personnelles et intimes, ces éclats, ces fissures, cette rouille bouillonnante moussant à la base du mur, et cette obscurité moite déchirée de voiles lumineux et acides.


Ils sont venus et ils m’ont criés leurs noms. Je les entends encore. Je peux les réciter comme une longue litanie : Popincourt, Liberté, Marx Dormoy, La Fourche, Madeleine….


J’ai fait tout ce que j’ai pu pour les chasser d’ici. Je le jure ! Oui je le jure. J’aurais voulu mille fois réparer cette erreur. J’aurais dû écouter les conseils avisés de ma maman.


A présent, il est trop tard. Les bouches sont grandes ouvertes et me jettent à la figure leur haleine fétide. Il n’y a rien qui puisse les chasser. Les bruits rampent et s’agitent du cliquetis à cette étrange cloche qui sonne si durement. Les voix me parlent et s’interpellent, avides, méchantes, envieuses, mesquines et sournoises. Je ne comprends pas leur chant. Elles complotent derrière mon dos. Je m’effrite. Mes pensées m’assassinent autant que leurs excès. Je ne peux m’empêcher de tendre l’oreille. Je devrais me rendre sourdre à leurs appels. Je le devrais.


Et je vous le jure. Et je vous le crie. Ils n’ont depuis cesse de me harceler, suintant, hurlant, coulant à travers les pores des murs comme de mauvaises fées. Jamais je n’aurais dû. Je les entends qui dansent et bientôt le sol va se mettre à trembler. Je ne veux plus ouvrir la porte. Oh si seulement je pouvais les y enfermer. La lumière filtre en dessous ; elle oscille au passage des rames. Elle fluctue ; elle me nargue ; elle s’agite sous leurs pieds. Les voyez-vous, collés flétris et nombreux, au ras du sol, à m’épier. Ils sont légions, leurs dents grincent comme mes dents grincent. Leur folie veut me rattraper. Je ne me laisserais pas faire. Je veux être seule. Je ne veux pas les rejoindre et m’y noyer. J’en mourrais, oui j’en mourrais. Laissez-moi en paix, enfin en paix. Je ne veux pas les rejoindre. Ils me dévoreront. Je le sais, car ils sont là, derrière. Ils sont là tapis dans la faïence comme autant de souvenirs. Ils y sont ! Ils y sont des milliers, des milliers, des milliers !

©2009 ~Hadre
:iconhadre:

Author's Comments

Des milliers est le premier textes d'une série de très courtes histoires, des "short short fictions" diraient les anglo saxons, Les Parallélé;pipédes .

Comments


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:iconisoldh:
Quelle beauté. Je suis encore essoufflée. Texte magnifique.

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"When I should meet thee
After long years
How I should greet thee?
With silence and tears."
Lord Byron


[...]And then later / When it gets dark we go home[...] Lou Reed
:iconlemasculeeconception:
en effet, zuperbe, riche, mystérieux...

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On s'accommode de la Solitude, pas de l'Absence
:icongroove-lullaby:
je ne peux pas resister :)

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..."La misma noche que hace blanquear los mismos arboles.
Nosotros,los de entonces,ya no somos los mismos..."
Pablo Neruda
:iconvolodia9:
Oh, je m'en rappelle! Je ne me souviens pas de mes anciens commentaires, mais à le lire aujourd'hui, je le trouve vraiment bien!
:iconhadre:
Oui, oui je te l'avais fait lire. Tu m'avais juste dit que la fin était un peu bancale si je me souviens bien.

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"Tout le temps où l'on ne rêve pas est du temps perdu."
Charles Nodier
:iconnaeskan:
Wow.

Tout simplement fou. J'en ai oublié la moto qui passait à ma fenêtre tellement c'est soufflant comme oeuvre.

Je n'ai rien à redire la-dessus. Sinon des applaudissements.

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February 28
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